Michel J. Cuny lit et commente Thomas Piketty

18 janvier 2014

1. Quarante ans plus tard

Dernière minute !...
Je viens de publier un livre électronique entièrement consacré à Thomas Piketty.
A retrouver ici :

 

Nouvelle parution !

Ce que Thomas Piketty nous révèle, malgré lui, de l'épopée de l'URSS Livre électronique, 294 pages, 12 euros Accès à la Table des matières Accès aux pages 13 à 15 Commande et paiement La lecture de l'ouvrage de Thomas Piketty Le capital au XXIe siècle (Seuil 2013) fait très vite apparaître que l'auteur n'entretient qu'un rapport de méconnaissance...

http://unefrancearefaire.com

 

J'étais arrivé aux environs de la six-centième page du livre de Thomas Piketty "Les hauts revenus en France au XXème siècle" (2001), lorsque m'est venu sous la main son ouvrage de 2013 : "Le capital au XXIème siècle", où j'apprends que l'année de naissance de l'auteur correspond approximativement au moment où j'en étais moi-même à franchir, pour l'une des toutes premières fois, le seuil de la Faculté de droit de Nancy : j'allais m'y régaler des cours du constitutionnaliste François Borella.

L'année suivante, à l'occasion d'une épreuve orale, j'aurais l'occasion de me trouver dans un redoutable face-à-face avec Alain Buzelay, notre professeur d'économie politique : sans doute, en cette fin d'année universitaire, n'avais-je pas assisté à plus de cours de lui que notre main ne compte de doigts...

Un an encore, et je me détournais de cet univers estudiantin qui n'était destiné, par les quelques résultats que j'ai pu tout de même y glaner, qu'à me permettre, en respectant les exigences administratives minimales, de conserver à quatre-vingts kilomètres de là et pendant six ans, mon poste de surveillant au lycée Jules Ferry de Saint-Dié (Vosges).

Pour moi, les cours d'Alain Buzelay ont connu leur point tournant lorsque le hasard a bien voulu me permettre de l'entendre poser le problème de la valeur tel qu'il se présente chez Marx : affaire réglée en dix minutes peut-être... Il n'y avait rien à chercher de ce côté-là.

Et c'est en lisant Thomas Piketty, que je viens de retrouver ce souvenir très lointain, d'un Buzelay qui s'appuyait, de fait, sur ce qui paraît constituer l'essentiel de l'analyse économique de Kuznets et de la fameuse courbe qui va avec. Il s'agit, en quelque sorte d'une affaire de pionniers. Voici ce qu'en écrit Thomas Piketty :

"L'idée serait que les inégalités s'accroissent au cours des premières phases de l'industrialisation (seule une minorité est à même de bénéficier des nouvelles richesses apportées par l'industrialisation), avant de se mettre spontanément à diminuer lors des phases avancées du développement (une fraction de plus en plus importante de la population rejoint les secteurs les plus porteurs, d'où une réduction spontanée des inégalités)." (Le capital au XXIème siècle, Seuil 2013, page 35)

A propos de cette joyeuse perspective de ceux qui auraient à courir aussi vite que possible sur les talons des pionniers qui raflent toujours les gros lots, il semble que Zénon d'Elée ait par avance dit tout ce qu'il fallait en dire : c'est pas gagné d'avance.

Michel J. Cuny


19 janvier 2014

2. Prendre Marx à l'envers

L'Introduction rédigée par Thomas Piketty pour son ouvrage Le capital au XXIème  siècle débute ainsi:

"La répartition des richesses est l'une des questions les plus vives et les plus débattues aujourd'hui." (page 15)

En tant qu'il est désormais le principal spécialiste de l'évolution des hauts revenus en France au XXème siècle - selon le titre d'un précédent livre dans lequel il a accumulé une somme considérable de documents tout en réalisant un très intéressant travail d'analyse -, et qu'il a replacé ce problème dans le contexte plus large de l'évolution du revenu moyen des foyers, Thomas Piketty est directement dans son élément dès qu'il s'agit d'analyser la répartition des richesses.

Le capitalisme est-il lui-même une affaire de répartition ? Certainement pas. Ou, tout au moins, pas chez Karl Marx. Mais que vient donc faire ici ce dernier personnage ?

C'est Thomas Piketty qui l'introduit dès la troisième phrase :

"La dynamique de l'accumulation du capital privé conduit-elle inévitablement à une concentration toujours plus forte de la richesse et du pouvoir entre quelques mains, comme l'a cru Marx au XIXème siècle ?" (page 15)

L'enchaînement rapproché de ces deux phrases paraît nous indiquer qu'il y aurait un lien direct entre la répartition des richesses et l'accumulation du capital privé. Peut-être même s'agirait-il d'un rapport entre des personnes : ici les travailleurs, et là les détenteurs du capital, les uns et les autres s'opposant sur le problème de la répartition des richesses.

Une question, tout de suite : d'où vient qu'il y ait des richesses, et des richesses à répartir ? D'une manne quelconque ? Qu'on se distribue ensuite ?

Peut-être pas. Peut-être faut-il tout d'abord avoir mis en œuvre une production, obtenir que quelque chose soit produit : c'est plus sûr.

Voilà tout simplement ce sur quoi Karl Marx a pris la peine de se pencher avec la plus grande attention. Ce qu'il n'a d'ailleurs pas été le premier à faire. Mais chez lui, cette préoccupation est toujours restée dominante pour cette simple raison que, selon lui, rien ne peut s'analyser en économie sans tout faire aller à partir de la production. Qui produit ? Quoi? Comment ? Pour qui? À quel prix pour sa santé ? Pour son temps de vie ?... C'est alors qu'on a la surprise de constater à quel point tout le reste vient se ranger à la suite... Quant à la répartition, avant d'avoir la moindre tournure "économique", c'est d'abord le fait de la force (bête et brutale, du point de vue de toute économie) : le pouvoir politique, tel qu'il émane de l'exercice de la souveraineté (quel que soit son système de fondation) à l'intérieur de la cité, ou, plus généralement, des collectivités humaines.

J'y reviendrai. 

Michel J. Cuny